Mortella 3

Épave de navire
Présentation
Carte d'identité
Bibliographie
Médiathèque

En bref...

Vue sur la Tour de la Mortella dans la baie de Saint-Florent (© S. Jamme /Aquanaute Expertise)
 

L’épave de la Mortella 3 se situe dans la baie de Saint-Florent, à proximité des ruines de la tour génoise de la Mortella qui lui a donné son nom. Localisée en 2006, elle gît à 38 m de fond et se présente sous la forme de deux tumuli de lest sur fond de sable. La fouille et les recherches documentaires réalisées dans les archives rattachent cette épave à une nave d’origine génoise construite vers 1520. L’épave contemporaine Mortella 2 a été découverte à proximité.

Histoire du site

Plongeur effectuant des relevés en 2010 (© S. Jamme /Aquanaute Expertise)

L’épave se trouve dans une zone protégée de la baie et historiquement destinée au mouillage de navires de fort tonnage. Les gisements de la Mortella 2 et 3 ont été découverts respectivement en 2005 et 2006 à l’occasion de missions de prospections géophysiques. Après une première expertise du site en 2007 par le DRASSM,  l'épave Mortella 3 a donné lieu à sept campagnes de fouilles qui se sont déroulées entre 2007 et 2019 par l’association CEAN-SEAS.

Plongeur muni d'une caméra, campagne de 2010 (© S. Jamme /Aquanaute Expertise)

En 2005, le CEAN-SEAS (Centre d’Études en Archéologie Nautique-Société d’études en archéologie subaquatique) sous la direction d'Arnaud Cazenave de la Roche, a entrepris de recenser les épaves et les vestiges archéologiques sous-marins de la région du Nebbio.
Le premier site, Mortella 2, a été localisé en 2005 à 48 mètres de profondeur et à environ 700 m au sud de Mortella 3. Le second gisement se présente sous la forme de deux tumuli séparés d'une trentaine de mètres dans la partie sud-ouest du site, qui convergent jusqu'à se rejoindre dans sa partie nord-est. En raison de leur profondeur moins importante, ce sont les deux tumuli proches de la Mortella 3 qui ont dans un premier temps concentré les recherches. L’épave Mortella 2 a bénéficié de nouvelles fouilles en 2021.

Le projet d’étude des sites de la Mortella a été réalisé grâce au soutien européen du programme Leader +, de la Marie Sklodowska Curie Actions, Horizon 2020, de la collectivité territoriale de Corse (CTC) et du conseil général de Haute-Corse. Il a également reçu le soutien de la commune de Saint-Florent, celui de la commune d’Oletta et du Groupe d’actions locales (GAL), ainsi que la collaboration de l’association Les Amis des Agriate, basée à Casta.

Cargaison, mobilier et vie à bord

Plongeur effectuant des mesures sur le site lors de la campagne d'expertise de 2007 (© T. Seguin/DRASSM)

Peu d’éléments de la cargaison ont été conservés : le navire a brûlé et semble avoir été pillé. Il est également probable qu’il ait été vidé avant d’être volontairement coulé. Ainsi, l’essentiel du mobilier consiste en des pièces d’artillerie en fer forgé peut-être trop lourdes pour avoir été débarquées.
Des canons et des culasses ont été découverts associés à des dizaines de boulets de pierre. Ces boulets sont pour la plupart taillés dans de la serpentine, une roche particulièrement présente dans le Piémont italien. Un de ces boulets présente une inscription correspondant peut-être à une marque d’artisan.
Du mobilier céramique a également été retrouvé vers l’arrière de l’épave. Il s’agit essentiellement de fragments de vaisselle produite dans le nord de l’Italie au début du XVIe s.

La proximité géographique entre les épaves Mortella 2 et Mortella 3 ainsi que le mobilier mis au jour suggèrent que leur naufrage est lié au même évènement historique. L’étude pétrographique du gravier et des pierres de lest présents sur les deux sites, réalisée par François Gendron (MNHN), a permis de confirmer l’origine commune de ces deux épaves. Elles ont en effet été lestées avec les mêmes roches.
Le mobilier céramique, bien qu’à l’état très fragmentaire, permet de reconnaître des coupes, des cruches, des marmites et des jarres. Il s’agit essentiellement de productions nord tyrrhéniennes. C'est le cas notamment de fragments de majoliques provenant de Montelupo Fiorentini ou de fragments à décors incisés originaires d'un centre de production pisan. L'ensemble de cette céramique a été produite dans les premières décennies du XVIe s.

Le bateau et son gréement

Détail de la charpente (© T. Seguin/DRASSM)

Les hypothèses de restitution de l’épave de la Mortella 3 sont celles d’une nave de 550 à 570 tonnes de port. Elle se situe dans la moyenne basse du tonnage de cette typologie de bâtiments, la taille moyenne étant de 700 tonnes au début du XVIs. Le navire disposait de deux ponts et de trois mâts et ses dimensions ont été estimées, à partir des vestiges et des traités de l’époque, à 37 m de long par 10,50 m de large.
L’étude du maître-couple offre une physionomie particulièrement ronde à la reconstitution de la nave qui possède par ailleurs un profil élancé et un fort tirant d’eau restitué.

Ancre in situ (© T. Seguin/DRASSM)

L’étude architecturale de l’épave révèle l’utilisation de techniques de construction qui se rattachent à la tradition méditerranéenne. C’est le cas notamment de la nature de la fixation du bordé à la membrure au moyen de deux clous en fer placés proche des cans, de l’absence de gournables ou encore du système d’emplanture du grand mât. Ce dernier est caractérisé par l’encadrement de la carlingue au moyen de l’ajout de deux pièces de bois de chêne, les carlingots (ou escasses dans le langage méditerranéen), qui sont endentés pour s’encastrer dans les varangues. Deux clés les relient pour former la mortaise dans laquelle vient s'insérer le mât. Pour renforcer la structure, des taquets latéraux viennent s’encastrer dans le carlingot.

 La quille du navire est constituée de deux éléments assemblés au moyen d’un écart simple. Elle est doublée d’une fausse quille qui la renforce. L’étude du clouage des éléments du maître-couple montre qu’il a été monté sur le chantier avant d’être posé, complet, sur la quille du navire.

À l’avant, l’étrave n’a pas été retrouvée, mais on a pu mettre à jour des virures qui présentent un biseautage sur le can et qui s’inséraient originellement dans l’étrave.

Parmi les caractéristiques architecturales les plus marquantes de ce site, on peut citer d’une part la pompe de cale, et d’autre part le gouvernail, qui sont des pièces exceptionnellement conservées sur des navires de cette époque. Le dispositif de pompage de la Mortella 3 correspond vraisemblablement à un système de « pompe soulevante » qui élève l’eau par l’action d’un piston. Pour enlever l’eau des fonds de cale, on installe dans un caisson une pompe. Sur la Mortella 3 la zone de l’archipompe est composée de quatre planches liées par des poteaux carrés formant une cloison. La valve inférieure de la pompe prend appui sur les varangues. Au sommet de la pièce est censé se trouver un clapet de cuir aujourd'hui disparu. Deux éléments de bois ligaturés constituent le corps de la pompe, de forme cylindrique et creusé à l’intérieur de manière à y faire passer un piston.

Des ancres à jas et dotées d’organeaux ont également été retrouvées ainsi qu’une grande quantité de cordages. D’autres éléments se rapportent au gréement, comme des réas de poulie en métal et en bois.

Le contexte historique et les données d'archives

Une nave génoise au XVIe siècle. Fresque de Giovanni Baptista dit Il Genovese, château d'Alvaro de Bazán, Santa-Cruz, Espagne (© A. Cazenave de la Roche)

Les informations historiques recueillies au cours des recherches documentaires sur les épaves Mortella 2 et 3 indiquent qu’il pourrait s’agir des deux navi envoyées en Sicile dans le but d’y charger du blé pour tenter de ravitailler la cité génoise affamée par le blocus.
La ville de Gênes se trouvait en effet bloquée par la flotte de la Ligue de Cognac, unissant les flottes françaises à celle du Pape, d’Andrea Doria et de Venise en 1527. Les deux naves auraient été rattrapées en Corse par une flotte française de galères au mois d’août 1527. Les deux navi piégées dans la baie de Saint-Florent, faute de vent, auraient été précipitamment déchargées et volontairement incendiées pour éviter qu’elles ne tombent aux mains de l’ennemi.
Ce naufrage met en lumière une situation politique complexe qui révèle la division des cités italiennes que cette rivalité franco-espagnole attisait : d’une part on voit Venise unie au Vatican dans le camp français s’élever contre Gênes. D’autre part, on voit comment l’alliance de Gênes avec l’Espagne et du général génois Andrea Doria avec la France a pour conséquence la guerre sans merci que celui-ci livra à sa propre ville d’origine. L’étude des textes montre que les naufrages des navi de la Mortella sont la conséquence directe de cette épineuse situation politique.

Lieux d'exposition du mobilier

Musée de Bastia (dépôt) - Citadelle de Bastia, Place du Donjon - 20200 Bastia
Tél. : 04 95 31 09 12

Pour le dépôt de conservation du mobilier, s’adresser au DRASSM.

Quelques curiosités

Il n’existe que trois gouvernails au monde conservés sur des navires du XVIe siècle. Celui de Mortella 3 est donc d’une importance capitale pour la compréhension des systèmes de direction des navires de cette époque.

Pays France
Aire marine protégée Parc Naturel Marin du Cap Corse et de l'Agriate
Département Haute-Corse
Commune Saint-Florent
Lieu-dit Au large de la tour de la Mortella
Code EA 30-623
Nature du site Épave de navire
Chronologie Période moderne
Indicateur de période Archives, mobilier
Structures Coque
Mobilier Amphores : /
Céramiques : Céramiques a graffito monochromes, céramiques pisano-ligures, briques
Autre : Métal : chaudrons, ancres à jas. Armement : canons à douves en fer forgé cerclés et culasse amovible, boulets de pierre, une arquebuse et des pierriers. Autres : cordages, verre.
Lieu d'exposition Musée de Bastia, Haute-Corse
Contexte Géologie : vase très compacte
Situation : immergé
Profondeur : - 38 m
Historique des recherches Déclaration : 2006 - Arnaud Cazenave de la Roche (prospections)
Expertise: 2007 - Hélène Bernard (DRASSM)
Opérations: 2007, 2010, 2012-2015, 2019 - Arnaud Cazenave de la Roche (fouilles programmées)
Commentaires
Rédacteur Eyssa Jerray, en collaboration avec Arnaud Cazenave de la Roche

Bibliographie essentielle

  • CAZENAVE DE LA ROCHE Arnaud, L’épave de la Mortella 3 (Saint-Florent, Haute-Corse) : le témoignage d’un grand vaisseau méditerranéen du XVIème siècle naufragé en Corse, in : M. Vergé-Franceschi, Naufrages, épaves et archéologie sous-marine. Actes des XVIIe Journées Universitaires d'Histoire Maritime de Bonifacio (Bonifacio, 23 mai 2015), 2016, p. 95-120.
  • CAZENAVE DE LA ROCHE Arnaud, The Renaissance shipwrecks of the Saint-Florent bay (Mortella II and III) two sites of a high archaeological potential in Corsica (France), International Journal of Nautical Archaeology, n° 40.1, 2011, p. 69-86.
  • CAZENAVE DE LA ROCHE Arnaud, Épave de la Mortella III (1527, Corse) : Bilan scientifique de la campagne de fouille de l’année 2013, Bilan Scientifique du DRASSM, 2014, 2016, p. 112-114, Disponible en ligne
  • CAZENAVE DE LA ROCHE Arnaud, Les épaves de la Mortella : le témoignage de grands vaisseaux méditerranéens du XVIe siècles naufragés en Corse, Secrets d’épaves : 50 ans d’archéologie sous-marine en Corse. Catalogue d’exposition (8 juillet-23 décembre 2017), Musée de Bastia, Bastia, 2017, p. 54-59
  • CAZENAVE DE LA ROCHE Arnaud, La construction navale au XVIème siècle en Méditerranée : l’apport de l’épave de la Mortella III (Saint-Florent, Haute-Corse), Thèse de Doctorat, Paris-Sorbonne Université, Paris, 2018.
  • CAZENAVE DE LA ROCHE Arnaud, The Mortella III wreck: a spotlight on Mediterranean Shipbuilding of the 16th century, Archaeology Report, BAR International Series 2976, BAR Publishing, Oxford, 2020, 173 p.
  • CAZENAVE DE LA ROCHE Arnaud, El pecio de la Mortella 3 (Córcega, Francia): un aporte al conocimiento de la arquitectura naval del siglo XVI en el Mediterráneo, Actas del V congreso internacional de arqueología subacuática (IKUWA V). Cartagena, 15-18 octobre 2014, Carthagène, 2016, p. 853-870
  • CAZENAVE DE LA ROCHE Arnaud, L’épave de la Mortella III (Saint-Florent, Haute-Corse) : un éclairage sur la construction navale au XVIe siècle en Méditerranée, Mergoil, Archéologie moderne et contemporaine, 8, Drémil-Lafage, 2021 , 291 p.
  • CAZENAVE DE LA ROCHE Arnaud, CIACCHELLA Fabrizio, GUEROUT Max, LANGENEGGER Fabien, MILANESE Marco, CRESPO SOLANA Ana., Review of the research programme on the Mortella III wreck (2010-2020, Corsica, France): A contribution to the knowledge of the Mediterranean naval architecture and material culture of the Renaissance, Open Research Europe ORE, n° 2:6, 2022, Disponible en ligne

Pour approfondir

  • BRAUDEL Fernand, La Méditerranée et le monde méditerranéen à l'époque de Philippe II, Armand Colin, Paris, 1966.
  • CAZENAVE DE LA ROCHE Arnaud, Bilan scientifique de la campagne de fouilles de l’épave de la Mortella 3 de l’année 2015, Bilan scientifique du DRASSM 2015, 2021, p. 108-112.
  • CAZENAVE DE LA ROCHE Arnaud, La Mortella 2 et 3 : des épaves de vaisseaux de la Renaissance dans la baie de Saint-Florent, Stantari, n° 15, 2008, p. 34-41.
  • CAZENAVE DE LA ROCHE Arnaud, Au large de Saint-Florent-Épave Mortella 3 [notice archéologique], ADLFI. Archéologie de la France - Informations, 2010, Disponible en ligne
  • CAZENAVE DE LA ROCHE Arnaud, Prospection inventaire au large de Saint-Florent. La mise au jour du site de la Mortella III, Bilan Scientifique du DRASSM, 2006, 2007, Disponible en ligne
  • CAZENAVE DE LA ROCHE Arnaud, Bilan scientifique de la campagne de fouilles de l’épave de la Mortella 3 de l’année 2010, Bilan scientifique du DRASSM, 2014, p. 69-72.
  • CAZENAVE DE LA ROCHE Arnaud, L’épave de la Mortella III (1527, Corse) : Bilan de la campagne de fouille de l’année 2014, Bilan Scientifique du DRASSM, 2014, 2020, p. 103-106, Disponible en ligne
  • CAZENAVE DE LA ROCHE Arnaud, Les épaves de la Mortella II et III : observations préliminaires sur les sites archéologiques de la période de la Renaissance découvert dans la baie de Saint Florent, Cahiers d’Archéologie Subaquatique, n° 17, 2009, p. 5-53.
  • HEERS Jacques, Gênes au XVe siècle : civilisation méditerranéenne, grand capitalisme et capitalisme populaire, Flammarion, Paris, 1971, 437 p.

Photos

Vue sur la Tour de la Mortella dans la baie de Saint-Florent (© S. Jamme /Aquanaute Expertise)
  Plongeurs à bord du support surface Le Ponant lors de la fouille de 2010 (© S. Jamme /Aquanaute Expertise) Plongeur effectuant des relevés en 2010 (© S. Jamme /Aquanaute Expertise) Plongeur effectuant des mesures sur le site lors de la campagne d'expertise de 2007 (© T. Seguin/DRASSM) Plongeur effectuant des mesures sur le site lors de la campagne d'expertise de 2007 (© T. Seguin/DRASSM) Plongeur muni d'une caméra, campagne de 2010 (© S. Jamme /Aquanaute Expertise) Vue sur plusieurs canons en place lors de la campagne d'expertise en 2007 (© T. Seguin/DRASSM) Vue sur plusieurs boulets découverts in situ (© T. Seguin/DRASSM) Deux canons in situ (© T. Seguin/DRASSM) Vue in situ du canon 3 (© T. Seguin/DRASSM) Vue générale de la charpente axiale en 2007 (© T. Seguin/DRASSM) Détail de la charpente (© T. Seguin/DRASSM) Détail de la charpente (© T. Seguin/DRASSM) Bois calciné du tumulus B (© T. Seguin/DRASSM) Ancre in situ (© T. Seguin/DRASSM) Ancre in situ (© T. Seguin/DRASSM) Pied de pompe en bois (© S. Jamme /Aquanaute Expertise)
  Pied de pompe en bois (© S. Jamme /Aquanaute Expertise)
  Intérieur du corps de pompe (© S. Jamme /Aquanaute Expertise) Extérieur du corps de pompe (© S. Jamme /Aquanaute Expertise) Planimétrie générale du site (© A. Cazenave de la Roche) Une nave génoise au XVIe siècle. Fresque de Giovanni Baptista dit Il Genovese, château d'Alvaro de Bazán, Santa-Cruz, Espagne (© A. Cazenave de la Roche)